Seuls les ouvriers ont des manches

Vous connaissez bien la dichotomie habituelle, dans le monde du travail il y a les cols bleus, et les cols blancs. Hé bien Eric Woerth1 vient de nous démontrer que seuls les ouvriers et les employés ont des manches. En effet lorsqu’il est interrogé sur la grève générale du 29 janvier 2009, il répond :

Qu’ils se démènent, (…) qu’ils bougent, qu’ils ne le fassent pas nécessairement uniquement en défilant ou en râlant! (…) Qu’ils deviennent un acteur de la sortie de crise. Et devenir un acteur de la sortie de crise, c’est quand même me semble-t-il se remonter un tout petit peu les manches et se mettre à travailler plutôt à l’unité du pays.
(Entretien sur France Inter le 27 janvier 2009 – source -)

Ainsi c’est désormais parfaitement clair, seuls les gens en bas de l’échelle ont la responsabilité de la crise. Les ouvriers et employés qui gagnent à peu près 2000 euros par mois devraient donc se serrer la ceinture en plus des coudes afin de sortir le pays d’une crise. Une crise générée par des banques qui ont dépensé un argent astronomique dans des montages abracadabrants afin de générer, sans produire quoique ce soit, du cash dont seuls profitent une poignée de drogués de la plus-value. Des banques qui ont donc abusé des petites économies d’une population qui travaille pour mettre deux francs six sous de côté pour sa retraite, mais à qui finalement on donne encore plus d’argent afin qu’elles accordent quelque crédit aux nombreuses petites entreprises fonctionnant sans filet, et pourquoi pas afin qu’elles puissent à nouveau nourrir le système à l’origine de la catastrophe.
Constatez tout de même l’aberration d’un tel système. Et si vous n’êtes pas convaincu, regardez le salaire des patrons, qui augmentent, pendant qu’on licencie les ouvriers. Et ceux qui ne sont pas licenciés, on commence à les menacer par une éventuelle perte de leur emploi s’ils ne mettent pas les bouchées doubles.
Pendant ce temps, les banquiers sous perfusion, déjà richement rémunérés, s’octroient le privilège insensé des primes. Et cela malgré les annonces officielles qui prétendent le contraire. En effet, il n’existe a priori aucun organisme d’état indépendant (puisqu’on supprime en plus des postes de fonctionnaires) qui permette à la fois le contrôle de l’obtention de ces primes, et sa régulation. De même qui contrôle exactement ce que les banques vont faire de la masse d’argent qu’elles ont récoltées ?

De la pornographie financière.

Nous sommes donc dans le domaine de la pornographie financière. Il est totalement indécent de proclamer que les petites gens ont tort de manifester leurs craintes. Car les autres, ceux qui emploient ces gens, n’ont pas de craintes eux. Vous allez me dire, mais si regardez tout ce qu’ils perdent ou ce qu’ils risquent !
Certes, mais de quelle échelle de valeurs parlons-nous ?
Ils perdent des millions d’euros effectivement (et encore pas tous), mais quel salaire ont-ils pour autant ? Quelles réserves ont-ils en banque ? Quel patrimoine possèdent-ils ? Lorsqu’ils perdent, ce n’est que l’occasion d’acheter une nième maison au bord de lac Léman qui s’envole. Ils ne risquent pas de voir leur famille en détresse, ils n’ont pas des fins de mois impossibles pendant lesquels ont ne mange que des pâtes, et où l’on coupe le chauffage de peur de ne pas pouvoir payer la facture. Ils n’ont pas à choisir entre un bon morceau de viande rouge, et une visite chez le docteur spécialiste « déremboursé« .
Il faut rester honnête. Cette crise ne touche durement que ceux qui déjà n’avaient pas beaucoup de moyens. Et on voudrait en plus les culpabiliser parce qu’ils font grève ou manifestent ? Dans quel pays vivons nous ? Qui sont ces fous qui veulent maintenant nous faire avaler que la crise provient d’un comportement irresponsable de travailleurs qui brassent en une vie autant d’argent que d’autres le feraient en à peine une journée ?

C‘est donc une excellente occasion de répéter que cette crise, est le résultat des approximations de la haute finance. Et de personne d’autre. Les fonds énormes qui ont été dilapidés sont le résultat de l’indécence et de l’impunité dans ce monde si particulier de la finance. Et ce gigantesque lupanar, on voudrait nous faire croire que ce sont les petites gens qui devraient en porter la responsabilité ? Eux qui déjà ne sont finalement que les esclaves inconscients de cette orgie !
Point de complot ici, pensez simplement que ce sont vos économies qui ont été utilisées par d’autres, et qui ont permis artificiellement de générer des plus-values anormales. Regardez de quelle manière vos banques ont tenté récemment de vous ventre un livret A, alors qu’elles savaient parfaitement que le taux de rendement allait être diminué par l’état. Constatez comment ceux qui ont abusé de ce système, ne sont pas ou peu punis. Madoff ou d’autres auront quelques mois de prison avec sursis, et encore, mais si vous, honnête travailleur, tentez de voler 100 euros, vous serez surpris de la sévérité avec laquelle on vous fera la morale. Vous aurez même le temps d’y songer en prison.
Décidément ce monde devient grotesque. Pire encore, combien même il faille accepter un tel fonctionnement parce c’est nécessaire pour la stabilité globale de ce monde (ce qui n’est absolument pas certain), nous considérer à ce point pour des imbéciles est insupportable. Monsieur Woerth a donc grand tort de le prendre sur ce ton. Au lieu d’agir à la source des problèmes, là où c’est difficile, on attaque là où c’est facile du moins en apparence, là où les gens n’ont pas les moyens de se défendre ou de protester autrement qu’en marchant dans la rue. On attaque ceux qui ne font que subir toute cette indécente logique de fonctionnement et qui prennent malgré tout des risques à protester. Rendez-vous compte que dans notre pays qui se dit moderne et démocratique, nous en sommes arrivé à un point où lorsque vous usez de votre liberté, on vous montre du doigt !
Pourtant je pense que l’économie doit rester au service des hommes. Ainsi, l’homme n’est pas esclave des équations comptables, et aucun homme sur Terre ne devrait être un outil afin qu’un autre homme puisse s’enrichir au centuple.
Certes, il y a beaucoup de travail à faire, mais ce serait surtout afin d’?uvrer pour cesser ces ignominies. Et pour cela ce sont ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui qui doivent se retrousser les manches. Et afin qu’ils comprennent la tâche exacte qui les attend, ils devraient vivre comme tous les autres. En attendant, les citoyens cols bleus rappellent dans la rue tout cela, à ceux qui n’ont que des cols blancs et qui se fichent de leurs concitoyens, au moins de leur moral.

Les deux illustrations sont d’origines inconnues.

  1. Pour un ministre qui se prétendait plutôt de gauche, à l’heure où l’opposition semble inexistante en France, on ne peut que constater les dégâts.
    « Ouvriers » dans ce papier est un terme générique qui pourrait désigner tous les travailleurs de base, les employés ou professions intermédiaires. Cela dit il n’est pas utile non plus de cultiver la différence sociale car il est bien possible qu’à tous les niveaux, des femmes et des hommes souffrent au quotidien du rouleau compresseur généré par le business moderne qui ne sait plus à quelles valeurs se vouer.

7 commentaires On Seuls les ouvriers ont des manches

  • Oui, je ne pense pas qu’ils (politiques, économistes, patronat…) tirent les leçons de cette crise financière issue directement de la pensée néo-libérale.
    Un truc me pose problème. On vient d’annoncer que les banques françaises déclarent des bénéfices consistants pour cette année (comme d’ailleurs la plupart des grandes entreprises). Alors pourquoi ce plan d’aide aux banques de plusieurs dizaines de milliard d’euros ?
    Ce serait encore une entourloupe ?
    Pourquoi refuser d’augmenter le pouvoir d’achat des classes ouvrières et moyennes ? Il me semble que pour un smicard, un coup de pouce profiterait à tous (ainsi qu’à l’État par le biais de la TVA)
    Pourquoi aider de grosses entreprises (automobile) qui délocalisent leur production et leurs centres de recherche ?
    Magouille entre copains/coquins ? Je le pense vraiment.
    Cette crise tombe à pic pour certains qui en profitent pour réduire leur personnel et imposer des contrats de travail moins avantageux pour les travailleurs.
    Crise économique pour camoufler une crise sociale ?

  • Si camouflage il y a, il se pourrait bien que cela ne puisse pas tenir longtemps !
    Effectivement pourquoi injecter autant d’argent dans les banques pour soit-disant relancer la consommation plutôt que d’augmenter les salaires en dessous de la médiane … sans doute parce que cela coûte plus cher.
    Dommage, car la relance par les banques on ne sait pas ce que cela donne. Par le passé, cela coûtait moins cher puisqu’on brûlait les créanciers (Philippe le Bel et les Templiers, par exemple).

  • Bonjour,
    j’ai beaucoup aimé votre article et votre blog, c’est super bien fait. Cette crise me fait fortement penser à 1984. Souvenez-vous que dans le roman, Orwell explique pourquoi il n’y a plus que deux classes (les apparatchiks et les ouvriers). De cette manière le pouvoir asservit la classe populaire et ne nourrit pas en son sein une classe secondaire toujours tentée de renverser le pouvoir. La baisse des revenus que cette crise va accélérer va de plus en plus fragiliser les classes moyennes occidentales qui vont être obligées d’accepter un peu n’importe quoi. Nous pourrions développer. Je tiens cependant à préciser que je ne crois pas que cela soit voulu, mais plutôt que cela provient du système, ontologiquement pourrais-je dire.

  • Merci pour le compliment ! 🙂

    Je partage assez votre point de vue sur les classes moyennes. Effectivement c’est le système qui engendrerait cela.
    Maintenant est-ce viable ? Je ne le crois pas, car l’époque ne s’y prête plus. Désormais on veut beaucoup et vite. Quelque soit la classe à laquelle on appartient.

  • A la lecture de l’article et des commentaires, je me demande si on est au point d’équilibre entre deux systèmes ou si tout ça n’est que conjecture.
    Le systeme actuel, capitaliste, libéraliste, ayant été démontré comme défectueux et mourant (enfin je l’espère, j’avoue) ferait place à un prochain, hésitant aujourd’hui peut-être entre une descente « Orwellienne » (prise de contrôle absolue des classes dirigeantes ?) pour les plus méfiants et une auto-regulation (un autre libéralisme à tendance anarchique ou plus personne ne controle rien) pour les plus utopistes.
    Dans tous les cas, on ne sait pas trop où on va, et c’est moche …

  • Mon Cher Honorgate je découvre ton blog avec intérêt ! Je vais sans aucun doute le parcourir plus intensément à l’avenir. Je suis d’accord avec toi pour penser que ce monde devient grotesque et indécent. Hélas je crois aussi que cette situation est également de la faute du peuple ! Je m’explique ! Dans un pamphlet Céline disait que « La grande prétention au bonheur, voilà l’énorme imposture ! » et c’est totalement vrai car détourné vers l’argent. Bonheur = consommation et tout le monde en a joué ! Tu m’excuseras ce néologisme mais « la léthargie créditielle » comme je me plais à la nommer est un fléau. Les gens ont les pieds englués dans le crédit, le regard uniquement vissé vers l’écran plasma du salon plutôt que vers la logique ! Donc « Patronat coupable » mais les classes moyennes ont aussi leur part de faute… et des conséquences qui s’ensuivent.

  • Tout à fait d’accord.
    Et après on viendra nous dire que si l’on a pas une Rolex à 50 ans alors c’est que l’on aura raté sa vie … (source)

Laisser une réponse:

Votre adresse mail ne sera pas publiée.

Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.

Pied du site

Barre latérale coulissante